Le métier de Responsable des Affaires Publiques d’après Manon Soggiu

Manon Soggiu est responsable des affaires publiques de la Fédération Française des Diabétiques. Elle revient sur son parcours, sa conception du métier de lobbyiste et son travail pour la Fédération. Lumières sur une carrière professionnelle qui démarre sur les chapeaux de roues ! 

Son parcours pour devenir responsable des affaires publiques

Comment devient-on responsable des affaires publiques d’une fédération à seulement 23 ans ? Comment es-tu devenue lobbyiste ? 

J’ai commencé mes études supérieures par une licence de droit à l’Université de Pau et des Pays de l’Adour, parcours droit public avec une forte appétence pour toutes les questions politiques et européennes.

Sans avoir une idée précise du métier que je souhaitais exercer, j’ai poursuivi mes études en Master 1 de Droit Européen à l’Université de Bordeaux. Cette année a été très riche puisqu’en parallèle, j’étais bénévole dans plusieurs associations. 

Dans le cadre de ces activités, j’ai été amenée à réfléchir à la question de la lutte européenne contre la falsification de médicaments, et là, ça a été le déclic ! C’est à ce moment là que j’ai réalisé que je souhaitais travailler dans le domaine juridique et politique, mais sur la thématique de la santé.

Après ce déclic, la période à l’époque cruciale de l’orientation en Master 2 est vite arrivée.

Quel master 2 choisir pour exercer dans les affaires publiques ?

 
Après d’intenses recherches, j’ai déposé une candidature pour entrer dans le Master 2 de l’Université Paris Descartes “Droit des Industries des Produits de Santé”. Avec la possibilité de se professionnaliser par le biais d’une alternance, mais aussi de nombreux enseignements théoriques sur le droit de la santé, les politiques de santé publique et l’organisation du système de santé, cette formation réunissait tous mes critères. 

Grâce à un stage effectué l’été suivant au sein de la direction de la santé publique de l’Agence Régionale de Santé Nouvelle Aquitaine, j’ai été acceptée dans cette formation mais aussi comme alternante au sein de l’équipe Affaires Publiques du laboratoire Amgen, spécialiste des biotechnologies.

Comment apprendre le métier de lobbyiste?

Durant toute cette année d’alternance, j’ai appris le métier de lobbyiste grâce à plusieurs missions : j’ai été en charge de la production d’une veille hebdomadaire, mais aussi du suivi de textes législatifs importants pour le domaine de la santé. J’ai rédigé des propositions d’amendements, participé à la construction de plans d’affaires publiques pour différentes aires thérapeutiques, pris part à la rédaction de notes de position, etc. 

Trois semaines après la fin de mon contrat d’alternance, j’ai intégré la Fédération Française des Diabétiques comme responsable des affaires publiques. Cela fait aujourd’hui un peu plus d’un an que j’occupe ce poste, et donc presque 3 ans que je suis lobbyiste

Ce métier me convient parfaitement puisqu’il est à la croisée des chemins entre politique et juridique, appliqué au domaine passionnant qu’est celui de la santé. Si j’ai fait des études de droit, je savais toutefois que je ne souhaitais pas l’exercer au quotidien stricto-sensu, avec sa procédure et toute sa rigueur. 
Bref, le maître mot est pour moi alternance !

Pourquoi la Fédération Françaises des Diabétiques et pourquoi a-t-elle besoin d’une lobbyiste ? 

La Fédération Française des Diabétiques est une association de patients, au service des patients et dirigée par des patients. Avec son réseau d’environ 100 associations locales et de délégations, réparties sur l’ensemble du territoire et son siège national, elle a pour vocation de représenter les 4 millions de patients diabétiques.

Parmi ses missions, à côté de l’information, l’accompagnement ou la défense individuelle, on trouve la défense collective. C’est à ce niveau que j’interviens pour représenter les patients au plus près des décideurs. Il peut s’agir d’accès à l’innovation médicale, de droits sociaux, de prévention (qu’il s’agisse de rendre obligatoire le Nutri-Score ou de sensibiliser les responsables institutionnels aux enjeux de  la prévalence du diabète), etc.

La présence d’une personne en charge des affaires publiques est nécessaire pour garantir la démocratie sanitaire, principe fondamental et légalement consacré selon lequel, chaque décision prise pour un patient doit l’être en concertation avec lui.

Au quotidien, je travaille avec Jean-François Thébaut, Vice-Président de la Fédération, en charge du plaidoyer et des relations externes. Nous formons un binôme de choc pour aller négocier et convaincre nos interlocuteurs de travailler sur tel ou tel sujet et de telle ou telle manière. 

Quelles sont les missions d’un responsable des affaires publiques?

En 2018, la Fédération a mené, à l’occasion de ses 80 ans, les Etats Généraux du Diabète et des Diabétiques : des concertations menées sur l’ensemble du territoire avec la participation de nombreuses parties prenantes et experts de la maladie. En découlent 58 propositions concrètes pour transformer les prises en charge et améliorer la vie avec un diabète. En tant que responsable des affaires publiques, il s’agit de mon fil conducteur. Concrètement, il m’appartient de faire part de ces propositions aux institutionnels, tout en argumentant, pour qu’ils acceptent de  légiférer ou qu’ils prennent les actes réglementaires nécessaires. 

Un exemple très concret est celui de la réglementation de la publicité alimentaire sur les programmes audiovisuels privés dédiés à la jeunesse. Dans ses Etats Généraux du Diabète et des Diabétiques, la Fédération plaide pour un encadrement plus important du marketing audiovisuel dès lors qu’il s’agit de produits alimentaires peu sains pour la santé des enfants. La Fédération estime que pour limiter l’apparition du diabète, il est absolument nécessaire de mener une politique préventive ambitieuse et ce, dès le plus jeune âge. Cela passe par un encadrement plus strict de la publicité pour la malbouffe.

Un travail de fond avec les parlementaires français

Début 2020, une opportunité législative importante a vu le jour. En effet, un projet de loi de réforme de l’audiovisuel a été présenté à l’Assemblée Nationale. Malheureusement, il se contentait de proposer une simple autorégulation du marketing audiovisuel. Après des discussions internes et en particulier avec le Vice-Président de la Fédération, notre stratégie a été de construire une note de position, de l’exposer à une députée membre de la Commission des Affaires Culturelles de l’Assemblée Nationale avec l’espoir qu’elle dépose des amendements pour un encadrement plus strict de la publicité.


Au total, c’est une vingtaine d’amendements en ce sens qui ont été déposés par des parlementaires de tous bords politiques. A l’heure où j’écris, tous ont été rejetés par la Commission et la crise de la Covid-19 a perturbé les discussions sur ce projet de loi.

Quoi qu’il en soit, la navette législative n’est pas terminée et nous ne manquerons donc pas de mener des nouvelles actions dès lors que le sujet reviendra sur la table.

Le day to day de la Responsable des affaires publiques de la Fédération Française des Diabétiques

Cela dépend de la période et du calendrier législatif

Globalement, il y a un grand travail d’analyse de l’environnement : quelle est la tendance politique actuelle ? quels sont les projets ou propositions de loi en discussion et à venir ? qui sont les interlocuteurs susceptibles de soutenir nos positions ? 

De cette analyse découle une stratégie affaire publique affinée à la problématique : nous avons identifié qu’un projet de loi relatif à l’encadrement de la publicité allait bientôt être présenté, nous rédigeons donc une note de position qui rassemble l’ensemble de nos arguments et sollicitons des rendez-vous avec les interlocuteurs clés préalablement identifiés pour leur présenter.

De nombreuses interactions avec des institutionnels et parlementaires

Les journées sont également rythmées par de nombreuses interactions avec des institutionnels, parlementaires, membres du Gouvernement, Assurance Maladie et Haute Autorité de Santé. Il peut s’agir de rendez-vous durant lesquels la Fédération fait part de ses propositions dans le cadre d’un texte à débattre, d’échanges sur la nécessité de prendre en charge tel ou tel produit de santé ou encore de la participation à des groupes de travail en vue d’améliorer l’organisation des soins. 


Il arrive parfois que nous ne soyons pas d’accord avec les décideurs. Dans ce cas là, notre rôle est aussi celui de les interpeller. Pendant le pic de l’épidémie de coronavirus, cela a d’ailleurs souvent été le cas (quelques exemples ici, ici et ici), mais nous avons la plupart du temps été entendus, ce qu’il est important de savoir reconnaître (un exemple ici).

Peux-tu nous expliquer la stratégie d’affaires publiques de la Fédération ? Comment procèdes-tu pour que les personnes atteintes de diabète puissent bénéficier d’un cadre législatif plus adapté à leur situation ?

C’est une question très large, mais comme je le disais plus haut, notre fil conducteur est celui des Etats Généraux du Diabète et des Diabétiques : 15 thématiques déclinées en 58 actions concrètes pour améliorer la qualité de vie avec un diabète. 

Sur la base de ces 58 actions, nous identifions tous les véhicules législatifs pertinents sur les mois à venir et nous bâtissons les fondations : argumentaires, alliance avec d’autres associations ou acteurs comme des sociétés savantes, rendez-vous, travail pédagogique pour expliquer et convaincre, communication, suivi des résultats…

Penses-tu que la maîtrise du droit soit nécessaire pour appréhender le lobbying ?

Je pense que sans que cela soit une nécessité absolue, c’est un grand plus ! La fac de droit m’a permis de comprendre comment ça fonctionne, comment on créé la loi (droit constitutionnel) et comment elle s’applique au quotidien. 

Quelle est l’action de lobbying qui t’a rendue la plus fière depuis le début de tes missions ?

Ma première année à la Fédération a été marquée par l’épidémie de la Covid-19. Je suis fière d’avoir été au coeur de l’action et d’avoir pris part aux négociations pour mettre en place des solutions en urgence pour protéger les personnes atteintes de diabète. 

Quelles erreurs as-tu commise ?  

Croire que je suis trop jeune pour être à ce poste et donc douter de ma capacité !

Qu’est-ce-qui te plait dans le métier de lobbyiste ?

Le métier de lobbyiste est mal connu et très critiqué. J’aime ça et j’aime montrer aux gens en quoi ils se trompent quand ils me regardent avec des gros yeux après que je leur ai donné l’intitulé de ma profession.

J’aime aussi que ce métier soit à l’intersection entre plusieurs matières : la politique, le droit et la santé (pour ce qui me concerne à la Fédération Française des Diabétiques).

Aurais-tu des conseils pour les étudiants qui souhaitent devenir lobbyiste ?

D’abord, prendre le temps d’explorer le sujet et la structure qui leur plaira le plus : un lobbyiste dans une association de patient ne fait pas la même chose qu’un lobbyiste à la SNCF ou dans un cabinet de conseil. 

Ensuite, ne pas hésiter à multiplier les expériences (stage, alternance, etc) : ce sont des voies privilégiées pour apprendre en douceur et pour une insertion professionnelle optimale. 

Enfin, comprendre les rouages : comment on fait une loi, à quoi sert un décret, qu’est ce qu’une question parlementaire, une ordonnance, un amendement, etc – autant de notions qu’il est nécessaire de connaître quand on est lobbyiste.

Cette interview a été réalisée en septembre 2020. N’hésitez pas à réagir dans les commentaires ou à vous abonnez à votre lettre d’information pour recevoir nos prochaines publications !

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Manon a fait à la Fédération FRançaise des Diabétiques un parcours sans faute. Moins de six mois après son arrivée, elle est tombée en plein dans la crise du Covid et parallèlement a du assumer une double fonction du fait d’un congé maternité d’une collègue: la voici embringuer dans la mission de prévention de la FFD. Mission gigantesque avec de nouveaux interlocuteurs institutionnels. Réponses à des appels d’offre. Chapeau Manon!

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